Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4 

Chapitre 5

 Chapitre 6

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1

AUX ORIGINES.

 

Les origines de Compostelle relèvent davantage de la légende que de la réalité historique. Cette légende s’est tissée à partir de quelques éléments donnés par la Bible, enrichis d’apports successifs en ces premiers siècles du christianisme où s’écrivaient les « Vies » des apôtres.
Dans l’Espagne médiévale, saint Jacques, à cause de son surnom de « fils Tonnerre »,
fut choisi comme patron de Reconquista. 

De la Bible à la légende.

Dans les Evangiles, sur les bords du lac de Tibériade, Jésus appelle les deux frères Jacques et Jean et leur donne le nom énigmatique de « Boanergès » qui signifie « Fils du Tonnerre ». S’agit-il d’évoquer leur tempérament de feu ? Sont-ils appelés à devenir des foudres de l’évangélisation ? Est-ce pour signifier que leur parole emplira le monde ? De fait, les deux frères semblent avoir une relation privilégiée avec le déchaînement des éléments : ils proposent à Jésus de faire tomber le feu du ciel sur les Samaritains qui refusent de l’héberger, ce qui est pour Jésus l’occasion de dire qu’il n’est pas venu apporter aux hommes la mort, mais la vie.

Que dit encore la Bible de Jacques lorsque son frère lui demande par l’intermédiaire de leur mère de siéger à la droite et à la gauche de Jésus dans sa gloire. Ils assistent à la Transfiguration et à l’agonie au Jardin des Oliviers. Dès le 1er siècle de notre ère, les actes des apôtres ajoutent que le martyre de Jacques est dû à Hérode, qui « supprima par le glaive Jacques le frère de Jean ». De siècle en siècle, de textes en textes s’embellit « l’histoire ».Ecrits à une date incertaine (IVè, Vè siècle ?)Les Actes de saint Jacques montrent l’apôtre propageant la foi dans les villes de Judée, pendant dix ans. Au VIè s.., le pseudo-Abdias, dans son histoire du combat apostolique montre saint Jacques convertissant le magicien Hermogène.

 

Jusqu’au VIIème siècle, personne ne suppose que saint Jacques soit sorti de Judée.Le premier à émettre l’idée d’une mission en Hibernie, ou Hibérie (ce qui désignerait plutôt l’Irlande que l’Espagne) est précisément un Anglo-saxon, Aldhelm de Malmesbury qui, dans un poème que saint Jacques « convertit le premier les Espagnols à la foi ». Quel pays était dans l’esprit de Aldhelm ? On ne sait. Toujours est-il qu’au VIIIème siècle, deux ouvrages attribués (toujours aussi faussement l’un que l’autre) à saint Jérôme et saint Isidore de Séville, le Bréviaire des apôtres et Naissance et mort des Pères reprennent l’idée d’une prédication de saint Jacques à l’extrémité de la terre, qu’ils situent à l’extrême ouest du monde connu, que ce soit l’Irlande ou l’Espagne ne changeant rien à cette direction :  « Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean, prêcha l’Evangile en Espagne et dans les contrées occidentales et versa la lumière de la prédication au coucher du monde ». La légende s’enrichit progressivement pour arriver à ce que racontent plusieurs pèlerins du XVème siècle : saint Jacques débarque en Galice, à Pradón, où il est si mal accueilli qu’il se retire sur les hauteurs rocheuses, poursuivi par les païens. Par un premier miracle, il lui suffit d’appuyer son bourdon contre un amas de rochers pour qu’ils s’ouvrent miraculeusement en une grotte protectrice. Un autre jour de grande soif, ce même bourdon enfoncé dans la terre fait jaillir une source, l’actuelle fontaine Saint-Jacques, au pied des rochers qui dominent la ville. Découragé, il rentre en Palestine, accompagné de quelques galiciens qu’il a su convertir (deux, cinq ou neuf selon les légendes).

 

Mais il y a d’autres saints Jacques que celui de Compostelle.Les évangiles font mention de deux apôtres que l’on distingue aujourd’hui en les nommant Majeur et Mineur. Jacques le Mineur, évêque de Jérusalem a lui aussi été martyrisé, précipité du haut du Temple et achevé par le marteau du foulon. On lui a longtemps attribué la rédaction de l’Epître de Jacques, ce que contestent certains théologiens actuels, en attribuant ce texte à un troisième Jacques.
Au Moyen Age, les théologiens sont loin d’avoir des opinions aussi catégoriques. Au VIème siècle, Grégoire de Tours, tout comme la Bible d’ailleurs, ignore Majeur et Mineur et voit l’un des apôtres comme Jacques le Juste l’autre comme le Frère du Seigneur. Pour Michel le Syrien, patriarche d’Alexandrie au XIIème siècle, c’est Jacques fils de Zébédée qui fut martyrisé par le marteau du foulon, alors qu’on dit aujourd’hui que ce fut le supplice réservé au Mineur. Au XIIIème siècle de Jacques de Voragine dans La Légende Dorée, estime que Jacques le Mineur est le Frère su Seigneur tant il ressemblait « à Jésus-Christ de figue, de vie, de manière comme si ils avaient été deux jumeaux de la même mère ».

Quant à l’auteur de l’épître de Jacques, il est souvent identifié comme le Majeur (voilà pourquoi il est souvent représenté tenant un livre). C’est ce que dit au VIIIème siècle un texte intitulé Naissance et Mort des pères : « Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean, quatrième dans l’ordre, écrivit aux douze tribus qui sont dispersées parmi les Gentils », qui reprend presque mot pour mot la première ligne de l’épître : « Jacques serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, aux douze tribus vivant dans la dispersion ». Au XIIème siècle, Compostelle souscrit totalement à cette idée, puisque cette épître est lue et commentée au moment des fêtes du 25 juillet, fête du Majeur. A la même époque, on retrouve cette attribution au portail Saint-Gilles de Provence, par cette phrase de l’épître gravée sur le livre que porte le majeur : « tout don de valeur et tout cadeau parfait descendent d’en-Haut, du Pères des lumières ». Guillaume Durand, au XIIème siècle dans son Rational des divins offices considère également, mais avec prudence, que Jacques le Majeur en est l’auteur car il écrit : « aucuns disent ceste épître……….à saint Jacques le Majeur ». Et il n’est pas peu surprenant de voir, encore au XXème siècle, cette épître citée en Espagne comme parole du saint patron. Les fidèles quant à eux, au moins jusqu’au XIXsiècle, honorent un seul et unique « saint Jacques apôtre », se refusant à entrer dans ces querelles qui les dépassent.

Aux IXème et Xème siècles furent écrites la légende de la Translation, puis celle de l’Invention du tombeau. Plusieurs textes émergent, fabriqués, selon l’usage, en s’appropriant des légendes qui circulaient en Orient ou en Occident. Ils expliquent, avec des détails qui augmentent d’un texte à l’autre, comment le corps de saint Jacques est arrivé à Padrón et y a été enseveli. Au XIème siècle le récit de la Translation est définitivement fixé : après le martyre, deux des disciples de saint Jacques dérobent son corps et prennent place avec lui dans une barque de pierre sans voile ni gouvernail. Guidés par la main de Dieu, ils abordent à Padrón, nom qui signifie pierre (en galicien), pierre où ils amarrent la barque, au fond de l’une des profondes rias galiciennes. C’est en cet endroit que saint Jacques serait arrivé lors de sa prédication. Le pays était encore païen, les disciples ont maille à partir avec le roi et la reine mais leur sainteté les fait triompher de mille dangers : un pont s’écroule sous leurs poursuivants, le roi se convertit (ou meurt, selon les versions), des taureaux sauvages deviennent domestiques et la reine demande le baptême. Le saint est enfin inhumé.

L’arrivée du corps du saint ayant été racontée dans la Translation, il convenait de retrouver son tombeau afin de créer un sanctuaire où s’enracinerait la dévotion à saint Jacques. Très tardivement, au XIème siècle, un texte mentionne les circonstances de cette découverte. Longtemps auparavant «un ermite nommé Pélage reçut des anges du ciel la révélation du lieu où se trouvait le tombeau, non loin de l’endroit où il priait...Puis les fidèles aperçurent les lumières qui indiquaient le lieu précis (Compostelle). Alerté l’évêque D’Iria Flavia, Théodomir, décréta un jeûne de 3 jours et trouva la sépulture de saint Jacques ». Peu après, le roi Alphonse II (791-835) fit construire une première église remplacée par Alphonse III (866-910) par une église plus grande. L’archéologie semble témoigner de ce que Théodomir se serait fait inhumer en 847 auprès de ce tombeau qu’il aurait donc cru être celui de saint Jacques. Compostelle, sanctuaire politique, grandissait en même temps que la royauté. Quant à Charlemagne, il n’intervenait en aucune manière dans cette construction, même si, de loin, il a eu les moyens de l’approuver...Sa légende naît seulement au XIIème siècle.

 






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